Interview avec Dede et Nitzan Mintz

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Dede and Nitzin Mintz Hopital Saint Louis IMG_2853Dede et Nitzan Mintz ont peint les murs de l’hôpital Saint-Louis faisant face au Petit Cambodge et au Carillon, cibles des terribles attaques terroristes ayant eu lieu le 13 novembre dernier

Ce poème est la traduction française du travail de Nitzan Mintz dont voici la version originale en hébreux, et la version anglaise.

Hébreu (original) :

יום הולדת לפצע

נעשה לו מסיבה

בלונים נקשור לפצע

נאחל לו שיגדל

קרבנות נקריב לפצע

יתגדל ויתקדש.

Anglais :

A birthday for the wound

We will hold a celebration

Tie balloons for the wound

Wish for him to grow

Sacrifices will be brought forth

May he rise and become holy

Dede and Nitzin Mintz Le Carillon Petit Cambodge Rue Alibert Rue Bichat IMG_2830

Le street artiste Dede et la street poète Nitzan Mintz, tous deux originaires de Tel-Aviv, ont réalisé une œuvre en face du Petit Cambodge et du Carillon, deux sites emblématiques des attaques terroristes survenues le 13 novembre dernier. Ils décrivent et expliquent ici le déroulé de leur intervention en faisant preuve d’un humour frais au début de cette interview, et adoptant un ton plus solennel au fur et à mesure de celle-ci.

Qu’est-ce qui vous a amené à Paris ?

L’un de nos objectifs était de nous renseigner sur la ville de Paris et de trouver une résidence artistique ici. Nous aimerions trouver un programme qui nous permettrait de créer et qui nous donnerait envie de créer, comme un workshop ou une résidence. On est à la recherche de nouveaux endroits et nous avions la sensation de ne pas assez être allé à Paris, voire de ne pas y être allé du tout.

Qu’est ce que vous avez entendu à propos de Paris ? 

On a entendu beaucoup de jolies choses, les gens aiment Paris, ils adorent Paris.

Et donc, qu’est ce que vous avez entendu à propos de Paris ?

Et bien… Que c’est l’une des capitales artistiques et que c’est un lieu très culturel…

Allez !

Quoi ? Qu’est-ce que je suis censée répondre ?

Au delà des mots, qu’est-ce que vous avez entendu ? 

Ok, donc à propos de la nourriture…

« On nous a dit que c’était très romantique ! »

Non ! Non, non, non, non, non.

Ok, alors parlons de la nourriture !

La nourriture est…

On vous a dit qu’il y avait de l’argent à se faire à Paris ?

Non, non… Ça c’est à New-york ! Quand je pense à Paris, je ne pense pas à l’argent. Paris c’est… Je ne sais pas, c’est une ville magnifique ! C’est comme si, dès que vous marchiez dans les rues de Paris vous étiez inspiré, rien qu’en regardant les bâtiments.

Paris est magnifique comme une jeune femme blonde ?

Non, non, non, non, non, pas comme une jeune femme blonde. Magnifique comme une vieille femme. Une vieille femme un peu hipster tu sais, comme les vieilles qui sont riches, celles qui portent des tenues haute couture hyper chics, vraiment sauvages, qui portent des chaussures à plateformes très hautes et des tonnes de maquillage, vers les 80 ans avec des énormes lunettes de soleil, mais anciennes. Une vieille femme super chic qui marche fièrement dans la rue avec son caniche.

Et vous êtes venus pour ça ?

Oui bien sur !

Dede : Tu sais, on n’est pas venus tant de fois à Paris donc oui, pour la première fois, pour la seconde… On est venus pour ça !

Nitzan : Et maintenant qu’on est là, on a envie de revenir pour suivre un programme artistique ou quelque chose comme ça qui nous permettrait de rester un mois ou deux ici.

Dede and Nitzin Mintz Le Carillon Petit Cambodge Rue Alibert Rue Bichat IMG_2738 Dede and Nitzin Mintz Le Carillon Petit Cambodge Rue Alibert Rue Bichat IMG_2792 copy

Qu’est-ce qui vous a amené à peindre ce mur ?

Nitzan : On s’est rendu au bureau de Streetartparis.fr parce qu’on avait besoin d’aide parce qu’on n’était pas au courant des règles. On ne savait pas comment créer ici, ni où, alors ces personnes nous ont emmenés faire une visite…

Dede : Enfin d’abord ils nous ont aidés à faire des recherches sur ordinateur…

Nitzan : Oui, avec Google Street View. Et on a fini par trouver un mur qui nous semblait pas mal, un mur qui pourrait être…

Dede : Il était beige.

Nitzan : Oui il était beige. C’était un mur beige.

Oui, il y a beaucoup de murs beiges…

Nitzan : Et ce n’était pas ce qu’on voulait, mais c’était ce qu’on avait, alors on s’est dit « Ok allons-y ! » et j’étais un peu déprimée parce que je me suis dis merde, c’est pas mon truc le beige et j’aime faire des choses sur des lieux plus symboliques.

Dede :« Cet endroit n’était pas assez spécial… »

Nitzan : Et je ne connaissais rien à propos de ce mur.

Dede :« Il ne tombe pas en ruine, ça ne va pas fonctionner… »

Nitzan, Oui exactement, ça ne va pas fonctionner. Mais on a dit ok histoire d’avoir quelque chose dans Paris, quelque chose dont on pourrait être fiers à notre retour chez nous, à Tel-Aviv.

Dede : Comme ça les gens nous croiraient.

Nitsan : Oui ils nous croiraient et nous adoreraient pour avoir fait quelque chose là-bas. Et donc on est partis, on était en train de marcher quand tout à coup, Demian s’est arrêté, je ne sais pas pourquoi, et il a dit : « c’est le café qui a été attaqué durant les attaques terroristes il y a six mois. » Et là je ne sais pas, on a regardé le mur et je me suis dit que le mur était très très laid, parce que ce n’était vraiment pas mon genre de mur. J’aime les vieux murs qui tombent en ruine, ou ceux avec un décor naturel fourni par la rue ou le quartier, et j’aime connaître son histoire. Et là Demian nous a donné les détails à propos de l’hôpital et de l’attaque terroriste qui avait eu lieu ici et waouh… C’était comme… Waouh, ok, ce mur n’est pas vraiment mon genre, ni celui de Dede, mais il a une histoire incroyable. Ce mur avait été témoin de tout le truc, ça le rendait vraiment important pour tous. Alors je me suis dit ok, mon travail ne rendra peut-être pas super bien sur ce mur, parce que ce n’est pas mon style habituel, mais waouh, on a quelque chose à raconter, du coup j’ai sorti tous mes poèmes de mon sac et j’ai commencé à chercher, sans vraiment regarder, je l’ai juste tiré de mon sac et j’ai dit : « Celui-la, ce poème appartient à ce mur. ». J’ai demandé l’avis des personnes qui étaient là et Demian m’a dit : « Mais tu comptes l’écrire en anglais ? » et j’ai répondu : « Qu’est ce que je peux y faire ? Je n’ai pas de traduction ». Et là, deux filles qui étaient avec nous – elles s’appellent Cécile et Léa, les formidables Léa et Cécile. – elles l’ont traduit. On est allés prendre un café, on était assis et c’était juste en train de se produire. C’était comme si trois anges étaient venus à moi. C’était un miracle pour moi, je regardais la scène de l’extérieur et je me disais waouh… Je n’ai absolument rien fait pour ça. Tout était comme connecté, boum, boum, c’était tellement soudain et ça s’est passé tellement vite, j’avais une traduction française de mon poème et je pouvais communiquer avec les gens qui vivent ici, dans le quartier, et c’était incroyable parce que je n’avais rien préparé, c’était comme un miracle. Et tout était vraiment super, comme dans un miracle, comme si c’était supposé arriver. C’est comme ça que je l’ai vécu.

Dieu est descendu du ciel ?

Oui, quelque chose comme ça. Comme des anges.

Est-ce que c’est ça le pouvoir du street art ?

Nitzan : Non, ce sont les anges des lieux chargés d’histoire qui sont venus et qui m’ont sauvée. Ces anges sont descendus parce qu’ils savent ! Ils savent que c’est important pour moi de créer des lieux chargés d’histoire grâce à ma poésie. Ils le savent, et au lieu de rendre ça totalement ennuyeux comme un mur avec du texte, sans aucune connexion, ils m’ont apporté ça, boum. Je pense que c’était le lieu le plus intéressant que je n’ai jamais rencontré et comme par hasard, j’avais ce poème qui fonctionnait parfaitement avec l’histoire de ce lieu, vraiment parfaitement comme si je l’avais écrit pour ce lieu – en fait je l’ai écrit à propos d’Israël – mais tout est arrivé comme ça, ce qui est a la fois vraiment effrayant mais aussi très beau.

Dede and Nitzin Mintz Le Carillon Petit Cambodge Rue Alibert Rue Bichat IMG_2820

Dede, pourquoi un pansement?

J’ai peint un pansement pour guérir, c’est comme une marque de fabrique pour moi. Je peins des pansements depuis presque dix ans maintenant. Ils se sont développés à partir de différents endroits et ont de nombreuses significations Les gens peuvent s’y retrouver de plusieurs manières, et pour moi, mon travail continue de changer et d’évoluer à mesure que j’explore les différentes significations et les compositions possibles.

En fait je voulais peindre un pansement parce que je sais que je peux le faire rapidement et que ce jour là on n’avait pas beaucoup de temps, mais en se retrouvant à cet endroit précis, ça a pris tout son sens, ça correspondait au lieu et au quartier et tout à coup, ça semblait vraiment juste de peindre ce genre de pièce ici. Dans d’autres endroits, ça pourrait juste être un tag mais ici ça signifie davantage pour moi. Quelque chose auquel je peux me relier, quelque chose auquel les gens du quartier peuvent se rattacher de différentes manières. Et puis je pense que ça fonctionne avec le texte. On n’avait jamais fait ça de cette manière avant, on n’avait jamais assemblé un texte avec ça, avec une image. Je pense que ça fonctionne bien.

Nitzan : Oui, vraiment bien.

Dede : J’espère que les gens vont apprécier

Dede and Nitzin Mintz Le Carillon Petit Cambodge Rue Alibert Rue Bichat IMG_2808Dede and Nitzin Mintz Le Carillon Petit Cambodge Rue Alibert Rue Bichat IMG_2841

Quelles connexions faîtes-vous entre ce qu’il s’est passé ici, dans ce quartier et ce qui arrive de très nombreuses fois en Israël ? Ce n’est pas exactement la même chose mais… Il y a beaucoup d’actes de terrorisme qui touchent des civils. Comment rattachez-vous cet événement à vos expériences personnelles ?

Il y a un lien. J’ai l’impression qu’à Paris c’est une toute nouvelle situation. Ça se ressent dans l’air, dans le climat qui règne à Paris, sur les gens… Comme cette femme qui est venue me voir pendant que je peignais et qui a lu le poème. La manière dont elle a réagit, elle pleurait presque. A Tel-Aviv, je ne pense pas que ça arriverait parce que si j’écrivais le même poème à Tel-Aviv, personne n’aurait jamais relié ça au terrorisme. Ou peut-être que si, les politiques l’auraient fait, mais pas à des cas particuliers parce que ces attaques terroristes arrivent tout le temps. On est dedans, c’est courant.

Dede : Oui, les gens grandissent dans ces conditions. Ça nous suit en permanence. Ici, quand tu places ça dans un tel quartier…

Nitzan : Tu sais que c’est unique. Parce que ce quartier est unique. C’est comme si tu étais né avec des migraines, tu ferais avec toute ta vie, mais pour quelqu’un qui fait face à sa première migraine, il peut presque en vomir, il n’ira pas travailler, il ne pourra rien faire du tout, il sera paralysé. Pour nous c’est comme grandir avec des migraines et en avoir toute notre vie. Alors oui c’est très douloureux, mais on sait comment aller travailler avec, comment aller manger avec, aller voir des amis avec… Jusqu’à ce que ça t’arrive vraiment à toi, à un de tes proches, un membre de ta famille ou un de tes amis, et là c’est comme une nouvelle migraine. Parce que quand ça arrive à quelqu’un en Israël, tu es vraiment triste et choqué mais si ça t’arrive à toi c’est une autre histoire. Heureusement et par chance je n’ai pas eu ce genre d’expérience, ni dans ma famille ni parmi mes amis.

Dede : Il y a eu aussi une attaque dans un bar à Tel-Aviv dans la rue Dizengoff, c’est la dernière attaque, qui a eu lieu, le terroriste est arrivé et a tiré sur tout le monde à cette intersection.

C’était un Palestinien ?

Dede : Oui

Nitsan : Un Palestinien avec un pistolet…

Dede : Il n’était pas relié à l’EI, ça n’avait aucun lien, mais il était clairement influencé par des films et des vidéos. Il a commencé à tirer au beau milieu de la rue, c’était une rue très peuplée et dans ce pub, au beau milieu de cette rue, il a tiré et il a tué un des propriétaires du pub. Le pub a fermé durant une semaine. Après ça ils ont commencé à le réparer et à essayer d’aller de l’avant. Il y a peu de temps ils m’ont demandé de venir et de peindre à l’intérieur et quand je suis arrivé et que j’ai discuté avec les propriétaires et les gens qui étaient présents dans le pub, on a pris la décision de peindre un pansement. En fait on l’a peint il y a deux semaines. Deux pansements sur chaque mur, en mémoire de l’événement mais aussi du propriétaire mort lors de cette attaque.

Nitzan : Il y a définitivement un lien entre ces deux endroits.

Dede and Nitzin Mintz Le Carillon Petit Cambodge Rue Alibert Rue Bichat IMG_2822

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Nitzan Mintz est en ligne, ici et ici.

Dede est en ligne, ici et ici.

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