Entretien avec Kashink

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Du coup, tu pourrais me parler de ton parcours avant de devenir une artiste à plein temps ? Je sais que tu étudié notamment dans les ressources humaines, je sais que tu as commencé avec les stickers, comment ça t’a influencé ?

Bah en fait moi je voulais faire une école d’art après le bac, je n’ai pas été prise donc du coup j’ai fait autre chose et j’ai fini par faire un master dans les ressources humaines, un peu aussi pour faire plaisir à ma mère et au final, en parallèle de ça, je continuais à dessiner, je continuais à faire des trucs, j’ai fait du tatouage même, pendant un moment et tout ça, et en fait je faisais des stickers c’était mes premiers trucs. Et je me suis lancée à peindre à la bombe un petit peu après, en 2005 ou 2006, peut être, je trouvais que c’était un peu impressionnant au début parce que la bombe c’est un outil un peu difficile techniquement, mais bon finalement j’ai réussi à gérer mon truc et aujourd’hui du coup je peins quasiment qu’à la bombe et au pinceau aussi, surtout sur toile et puis en fait, surtout voilà, après avoir travaillé, j’ai fait plein de boulots différents ; j’ai fait autant caissière que serveuse, que conseillère en formations professionnelles, donc du coup je ne me suis pas du tout retrouvée dans ce système là, on va dire, de la vie « normale » entre guillemets et je savais que j’aimais peindre, c’était vraiment mon truc quoi et en fait du coup, par réalisme un peu, je me suis dit : il n’y a pas moyen que je sois artiste et que je puisse vivre de mon art, il ne faut pas rêver donc j’ai fait une formation de peintre en décors. Donc j’ai travaillé pendant quelques années dans le décor, j’avais pas toujours du boulot parce que j’étais à mon compte et donc c’est comme ça que j’ai pris plus de temps pour faire mes propres fresques et puis d’un truc que je faisais que le weekend comme hobby, c’est devenu une activité plus soutenue on va dire.

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Au sujet du nom « Kashink » justement, tu pourrais nous en dire un peu plus ? Ca se réfère à quel univers ? T’as parlé du tatouage…

Ouais alors le tatouage c’est un truc qui m’a toujours vachement fasciné donc c’est vrai qu’il y avait « ink » dans le nom, qu’il y avait un « Kash », qu’il y avait un côté un peu genre, plutôt…. Pas vraiment… Enfin pour moi, à la base c’était une onomatopée. C’était un bruit que j’avais lu dans une B.D. genre Comics books américains et j’étais adolescente et je me souviens que ça m’avait marqué ce bruit qui était écrit en gros tu vois, parce que ça sonnait bien, parce que ça faisait deux K c’était beau…

Ca claque ouais. Mais tu te rappelles du nom de la B.D. ?

Non, je ne me souviens plus de qui était le héros, ni quelle était l’histoire malheureusement. Mais je me souviens que ça, ça m’avait vraiment marqué quoi.

Et tu penses que ton art est en quelques sortes un peu lié à l’univers de la B.D. ?

En partie parce que c’est une pratique artistique que j’ai toujours bien aimé, l’illustration, la B.D. Mais après je pense que je suis autant influencée par la B.D. que je suis, même, je dirais quasiment plus influencée par Fernando Botero ou Frida Kahlo que part les Schtroumpfs quoi.

Et où as-tu voyagé et comment cela t’a inspiré ?

Ah oui alors un voyage marquant que j’ai eu c’était à la Nouvelle-Orléans en 2015 pour une résidence d’un mois donc j’ai passé tout le mois de février là-bas, donc c’était pendant le Mardi Gras. Et du coup c’était vraiment une fête particulière parce que c’est relié à la culture française. Cette région des Etats-Unis et particulièrement la Nouvelle-Orléans sont vachement. Enfin il y a eu un vrai impact de la culture française tu vois donc c’était intéressant de découvrir à la fois une culture que je connaissais donc voilà, mais aussi sous un autre angle parce qu’on apprend pas trop à l’école, l’histoire de l’esclavage par exemple. Les français qui sont partis ici aux Etats-Unis et qui ont donc mis en place ce système. Donc c’était hyper intéressant artistiquement, parce que c’était très beau les costumes, la musique, le folklore, la bouffe. On mange hyper bien là-bas. C’était vraiment très agréable parce que c’est mes grandes passions dans la vie : manger et peindre.

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On en a au moins une en commun : manger.

C’était vraiment important pour moi, de trouver de quoi faire là-dessus, parce que la Louisiane c’est connu pour ses spécialités culinaires. Et donc du coup c’était l’occasion pour moi de découvrir une tradition que je ne connaissais pas du tout qui s’appelle « les indiens de Mardi Gras ». Et c’est important pour moi parce que c’est une tradition qui recoupe un petit peu ce que je fais dans mon travail, c’est à dire que moi mon travail il est autour d’une notion de multiculturel, de diversité et de célébrer cette diversité comme une richesse et non pas comme un frein. Du coup j’ai eu cette fascination pour le fait que cette ville était une ville métissée, c’était intéressant dans leur histoire d’avoir fait ça, et aussi que cette tradition des indiens de mardi gras, c’est qu’il y a des cultures opprimées qui se sont rencontrées : des indiens d’Amérique et des esclaves et y’a une place de la Nouvelle-Orléans qu’ils ont utilisé en commun. A l’époque des Amérindiens c’était pour célébrer les moissons et quand les français sont arrivés avec les esclaves c’est devenu un endroit où les esclaves se réunissaient pour célébrer, chants et danses sur leurs jours où ils ne bossaient pas pour célébrer leur culture d’origine. Et du coup, la rencontre de ces deux cultures là ça a donné la naissance de cette tradition qui s’appelle « les Indiens du Mardi Gras ». C’est magnifique, il faut vraiment voir les photos de ces costumes magnifiques qui sont des splendeurs de perles, de broderies, de plumes de toutes les couleurs, c’est vraiment splendide quoi.

Ensuite, tu trainais ces temps-ci avec Martha Cooper, comment vous en êtes venues à vous rencontrer et à trainer ensemble du coup ?

Et bien on s’est rencontrées à Miami en 2013, j’étais invitée là-bas pour faire partie d’un show de femmes qui était organisé par Jeffrey Deitch qui est l’ancien directeur du MOCA de Los Angeles, et donc du coup comme c’était une exposition où moi j’étais sur place longtemps parce que j’avais plusieurs murs à peindre, plus l’expo à finir de préparer etc., je suis restée trois semaines en gros sur place, et du coup on était avec d’autres artistes et tout et il y avait Martha qui était là pour prendre en photo le truc et aussi exposer elle-même ses photos, et en fait on s’est super bien entendues dès le début, on a parlé de vachement de trucs, évidemment du fait d’être une femme dans ce milieu, d’être une femme artiste et tout simplement aussi d’être une femme dans une époque comme celle qu’on est en train de vivre. Elle, elle a fait des changements on va dire, dans la pratique du graffiti et puis dans la manière de voir son métier. Moi je m’intéressais aussi vachement à ce qui l’avait amenée vers le graffiti, qu’est-ce qui l’avait poussée à ça et puis de voir qu’après toutes ces années elle était encore là, même si elle était passée par d’autres trucs entre temps mais bref, on s’est trouvées plein de points communs et on s’est vraiment bien entendues, donc du coup à chaque fois qu’elle vient à Paris on essaie de se croiser et elle-même je l’ai croisé à d’autres endroits. Elle était à Montréal quand j’étais invitée l’année d’après en 2014, après je l’ai incrustée à un festival à Détroit l’année dernière où j’étais invitée… Du coup voilà, on se retrouve régulièrement et c’est toujours un plaisir, et quand je passe à New York, à chaque fois je vais la voir, voilà… C’est vraiment très agréable de se voir un petit peu partout dans le monde à chaque fois.

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J’ai vu que tu représentais beaucoup la moustache, des masques, des têtes de mort… Que représentent ces symboles pour toi, et d’où te viennent–ils ?

Alors les têtes de mort pour moi ça me vient d’une tradition mexicaine que j’ai découverte quand j’étais adolescente, qui est la fête des morts, donc cette tradition qu’ils ont à la Toussaint de développer tout une… Enfin, il y a une tradition qui fait qu’ils passent dans les cimetières, dans certaines régions hein, pour célébrer les morts et qui fête leurs ancêtres en chantant, en mangeant en dansant, enfin tout l’inverse de ce qu’on fait dans notre culture…

T’es allée au Mexique ?

Non, je n’ai pas été à la fête des morts au Mexique mais je suis allée au Mexique quand j’avais une vingtaine d’années et du coup je suis restée un mois aussi là-bas et c’était vraiment cool d’être dans ce pays que je rêvais de visiter depuis longtemps. La fête des morts je ne l’ai pas faite sur place encore, mais c’est pas dans toutes les régions en fait. C’est vraiment dans des endroits spécifiques. Bref du coup cette tradition là d’ornementer des crânes, enfin souvent c’était des gâteaux, des bonbons, des décorations, plein de trucs, ils ornementent ça avec des couleurs très vives et tout ça, ça m’avait vachement parlé le fait d’avoir cette tradition de chanter, danser toute la nuit dans un cimetière pour célébrer tes ancêtres ça me parlait aussi, je trouvais ça intéressant comme vision de la mort, donc voilà, ça c’est pour les squelettes, enfin les crânes. Ensuite les masques, c’est une tradition à laquelle je me suis aussi beaucoup intéressée parce que c’est une tradition qui existe dans toutes les cultures du monde. Ca existe autant en Amérique latine pour le carnaval, pour des célébrations de toutes sortes, que ça existe aussi genre en Europe pour les carnavals et ensuite en Asie pour le théâtre et puis les opéras, et puis aussi évidemment en Afrique, des traditions des rituels etc. Je trouvais ça hyper intéressant de voir en fait que c’est une tradition qui est ancestrale qui est totalement commune, voilà, et internationale quoi. Donc que ce soit pour diverses raisons, que ce soit pour la fête, ou pour la cérémonie d’un truc plus religieux ou je ne sais quoi, à chaque fois c’est en fait un peu transcender l’humain en fait. Soit pour avoir une autre identité, soit pour aller au delà de l’humain, rejoindre les dimensions spirituelles. Ca je trouvais ça intéressant en fait de pouvoir avoir cette vision là. Donc en fait je me suis inspirée de masques traditionnels, un peu de toutes les cultures, et en même temps, au bout d’un moment, au début je peignais des masques et au fur et à mesure mes personnages se sont fondus avec ces masques comme si ils étaient eux-mêmes… Et donc du coup, je fais depuis longtemps des personnages qui n’ont pas de couleur de peau définie du coup, qui rejoignent un peu ce côté transculturel qui m’intéresse et du coup le fait qu’ils n’aient pas de couleur de peau définie ça fait qu’ils pourraient être de toutes les origines possibles, donc j’aime bien laisser l’ouverture en fait, à l’interprétation du public sur l’identité de mes personnages et questionner l’identité et l’origine des gens, les cultures.

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Tu as commencé assez tard à peindre, à 25 ans c’est ça ? Quelles sont tes autres influences en dehors des autres arts visuels ?

En dehors des arts visuels, moi j’ai grandi en banlieue, j’habite à Paris depuis longtemps donc j’ai grandi entourée de graffiti et de tags. Mais je pense que je m’y suis mis tard aussi parce qu’à l’époque aussi il n’y avait pas beaucoup de gens qui faisaient des trucs « très personnels » entre guillemets, en terme de figuratif dans le graffiti. Donc il y a des gens qui faisaient des personnages, mais c’était souvent assez répétitif… Il y avait des super héros, quand c’était des personnages masculins c’était surtout des super héros ou des personnages assez emblématiques, un peu gangster, tout ça, et quand c’était des femmes c’était souvent des super bombasses, abusé ! Ou des espèces de minettes hyper sexy, figure de la pin up. C’était très rares en fait les gens qui avaient une approche du personnage dans le graffiti et qui étaient très personnels. Il y en avait très peu, et ça je te parle d’une époque où il n’y avait pas encore ce mouvement de street art actuel qui fait qu’aujourd’hui tu as vraiment énormément de gens qui peignent des choses figuratives. A l’époque les gens qui utilisaient des bombes ils faisaient des graffs et puis c’est tout quoi. Maintenant ça a changé, maintenant on ne se poserait même plus la question mais à l’époque où moi j’ai commencé c’était plutôt novateur quoi, tu vois ? De proposer quelque chose de différent en terme de personnage. Et je pense que c’est pour ça que je m’y suis mise tard aussi parce qu’avant il y avait… J’avais pas pu trop avoir de « références » entre guillemets. Enfin si, il y avait Honet qui faisait des personnages vraiment très stylisés ; il y avait Popeye, en France en tout cas, sur Paris quoi. En tout cas qui faisaient des choses très personnelles et picturalement complètes quoi, mais c’était un peu restreint… Ou des BBoy Hip Hop quoi, on va dire. Et sinon il y avait tout le créneau portraits de… Réaliste quoi. Mais ce n’était pas du tout mon truc non plus ! Donc du coup je pense que j’ai été influencée à la fois par tous les trucs que j’avais pu voir que ce soit dans la B.D. ou dans la peinture, dans la sculpture, il y avait des choses intéressantes qui me bottaient bien et puis tout ce qui était de l’artisanat aussi du style les masques…

Mais t’étais pas aussi dans la musique ? J’avais lu… Rock, métal…

Ouais, ouais ouais carrément ouais.

Ca fait partie de tes influences ?

Ouais, et puis le folklore du tatouage aussi, au début quand je me suis mis à peindre c’était étonnant aussi, c’était un truc qu’était beaucoup utilisé dans le tatouage aussi.. A l’époque il n’y avait pas autant de tatoueurs qu’aujourd’hui, c’est marrant parce que j’ai trouvé pas mal de similarités, je me suis rendue compte ces derniers temps, entre le street art et le tatouage, au final. Il y a une dizaine d’années il y avait très peu de femmes tatoueuses, il y avait très peu de gens qui avaient leur propre style, il y avait très peu de gens qui proposaient des trucs personnels où t’allais voir tel tatoueur parce que tu allais trouver quelque chose que les autres ne faisaient pas tu vois. Aujourd’hui il y a vraiment énormément de tatoueurs, il y a énormément de femmes qui en font, t’as des gens qui ont vraiment leur style défini et qui ont vraiment des rendez-vous que pour ça et je pense que c’est pareil pour le street art. Il y a plus de femmes qu’avant, il y a plus de gens qui ont défini un style et que du coup, voilà, ça a changé, c’est moins underground qu’avant. Et c’est pareil pour la musique. Enfin non c’est pas du tout pareil pour la musique, je dis n’importe quoi ! Mais la musique pour moi, ça fait partie des choses que j’ai toujours aimé faire, je suis musicienne et j’ai toujours aimé faire de la musique du coup, donc ouais, l’influence du rock, du métal, du hardcore, c’était vraiment des choses qui m’ont marqué quoi, en terme d’esthétique aussi quoi.

Ensuite, tes expositions en galeries… J’ai vu que tu faisais des accessoires customisés tout ça, mais justement c’est quoi la différence avec les œuvres que…

Le truc avec les accessoires customisés ça fait longtemps que j’en fais plus.

J’ai vu ça sur ton site.

Donc c’est vieux, sûrement ce que tu as vu sur mon site c’est des trucs vieux.

Donc du coup entre les œuvres que tu exposes dans la rue et celles que tu exposes dans la rue c’est quoi la différence ?

C’est une bonne question parce qu’il y a un aspect tout à fait paradoxal à peindre des œuvres dans la rue et ensuite à peindre des œuvres que tu vas exposer en galerie et qui vont être vendues. Donc pour moi, depuis toujours, ce qui est hyper important c’est de pouvoir avoir un travail d’atelier qui soit différent de ce que je fais dans la rue. J’aurais du mal à prendre mes murs dans la rue et puis de les coller sur des toiles et les vendre quoi. J’aime bien me dire que si je dois travailler sur toile ou sur un support pérenne, que le travail soit un peu plus « chiader » entre guillemets, plus détaillé, qu’il y ait un peu plus de boulot. Quand je peins dans la rue je pourrais peindre un truc en dix minutes quoi ! Je ne me verrais pas vendre une toile que j’aurais faite en dix minutes quoi. Je ne sais pas si ça me paraitrait juste.

Là tu parles plutôt technique, mais qu’est-ce que ça représente ?

Bah quand tu regardes les toiles que je propose, mais je produis quand même assez peu de toiles parce que c’est quelque chose que je ne prends pas le temps de faire dans la mesure où je prends énormément plus de plaisir à peindre un mur. Donc des toiles j’en fais quand même assez peu, donc quand je peins des toiles, soit j’ai des commandes de gens qui ont vu un truc que j’ai peins dans la rue et qui m’ont dit « tiens voilà j’aimerais bien un truc de ce style », donc par exemple il s’agirait d’un personnage, ou d’une vanité comme j’ai déjà eu, mais je peux les peindre au pinceau… J’aborde complètement les mêmes sujets. Mon travail il reste dans la même ligne. C’est juste les techniques. Tu ne peux pas peindre une toile de la même manière que tu peins un mur. Ce n’est pas possible. Enfin si, c’est possible, c’est parfaitement possible, mais moi ça ne m’intéresse pas, parce que c’est comme si tu prenais un morceau de la rue et t’essaies de le mettre chez toi pour la modique somme de tant d’euros tu vois et c’est incompatible pour moi avec ma vision du truc. Je préfère avoir un vrai travail de peintre en atelier, et avoir un travail de… Mon travail de peinture en atelier évidemment, il est dans la même veine que ce que je fais dans la rue puisque c’est mes personnages, c’est mon univers, c’est les mêmes idées… C’est la même ligne quoi.

D’après ce que j’ai lu sur toi j’ai l’impression que lorsque tu étais dans la rue tu étais plus engagée, t’essayais de passer des messages sur des causes comme le droit des femmes…

Oui, oui, oui mais mes personnages sont quand même pour moi emblématiques de quelque chose dans la mesure où je les considère un peu comme des autoportraits finalement. Donc quelque part ils ont un aspect qui correspond à quelque chose que j’exprime. Souvent les peintres qui font des portraits, ils mettent toujours un peu d’eux-mêmes dans leurs portraits. Pour moi, dans la mesure où les gens qui seront intéressés par mes toiles auront entendu parlé de moi, ils savent très bien quel est mon travail et quelles sont les causes auprès desquelles je m’engage. Donc les personnes qui seront intéressées par mon travail d’atelier, ils seront intéressés par le tout de ce que je peux proposer. Ce n’est pas… Je ne compartimente pas entre les deux quoi.

J’ai une question plus pour savoir comment ça se passe lorsque tu vas créer une œuvre, enfin… Si l’idée te vient d’abord, si ça te vient au court de la production en elle-même, comment ça se passe ?

Comment ça se passe… Ca se passe que j’ai toujours eu plein d’idées dans ma vie, et que j’ai toujours été créative et que j’ai toujours eu des idées. Donc j’ai des idées pour des costumes, j’ai des idées pour des maquillages, j’ai des idées pour des peintures, j’ai des idées pour des recettes de cuisines. Pour tout et n’importe quoi. Pour des scénarios de films, pour des histoires… Du coup cette créativité là, je l’ai toujours utilisé pour toutes sortes de choses. Dans la peinture, je ne sais jamais à l’avance ce que je vais faire. Quand je me lance sur un mur, je ne sais jamais à quoi il va ressembler au final. Parfois je sais à peu près quelle est la répartition de ce que je vais faire, où je vais mettre la tête de mon personnage, il va sûrement avoir quatre yeux, il va surement y avoir plein de couleurs, mais voilà… Et parfois j’ai des messages dans la tête que je voudrais vraiment exprimer donc je pars avec une idée vraiment très précise, par exemple le mur que j’ai fait il n’y a pas longtemps rue Saint–Maur, j’avais ce « slogan » entre guillemets dans la tête, parce que je l’ai lu au Portugal graffé sur un mur, enfin taggé sur un mur au feutre, à Porto. Est-ce que tu vois, il y a un ancien centre commercial qui est abandonné, maintenant il y a des studios de musique dedans, et il y a plein de gens qui répètent dedans ? C’est un peu plus haut vers un cimetière, c’est un peu excentré, bref c’est un endroit qui est un peu devenu mythique parce qu’en arrière cour il y a un ancien garage Ford des années 1950, complètement démoli où la nature a repris ses droits dans tous les sens et j’adore, moi, les endroits abandonnés ! Donc j’aime bien aller les visiter, Porto c’était génial pour ça, c’est vraiment magnifique, une ville très ancienne avec beaucoup de charme et tout ça… Et dans un petit recoin, voilà, j’ai vu ce tag qui était marqué « Girls Just Wanna Have Fun – Demental Rights » et j’ai trouvé ça très très bon comme idée et du coup je me suis dit « punaise j’ai envie de faire un truc qui dise ça ». Donc finalement voilà, ce mur là il s’y prêtait bien, il y avait deux personnages qui rentraient dedans, je me suis dit « je vais les faire face à face et je vais faire du coup cette petite phrase qui pourra continuer pour que ça puisse être compréhensible » parce que tout le monde ne comprend pas tout de suite que c’est un seul mot en fait « Fun –Demental ». Mais bon donc du coup, je trouvais ça intéressant et ça m’a inspiré tu vois, c’était juste un petit acte dans un coin, au fin fond de Porto, et ça m’a vachement… Voilà.

Du coup qu’est-ce qu’il se passe avec tes œuvres, quand tu les as finies ? Enfin celles en atelier du coup tu les vends…

Voilà, j’expose, je les vends… Parfois je les garde parce que je les trouve bien et que j’ai envie de les garder pour moi, j’en garde pas mal pour moi.

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Et celles qui sont dans la rue, elles sont parfois recouvertes par d’autres œuvres, nettoyées…

Alors parfois elles sont vandalisées, comme ça a été le cas malheureusement, en fait tu sais jamais ce qu’elle devient quand tu peins dans la rue, que tu aies l’autorisation ou pas, que ce soit un mur grand, petit, un petit truc vite fait ou un truc où t’as passé deux jours dessus, tu ne sais jamais. Donc du coup l’habitude que tous les graffeurs ont depuis toujours, c’est de prendre en photo leur pièce dès qu’elle est terminée. Ca c’est un truc de base. Et ensuite c’est un peu le hasard quoi, la rue c’est que des aléas, donc du coup tu peux arriver tu vois, il peut y avoir quelqu’un qui protège ton œuvre et tu ne le sauras jamais, qui est en train de défendre ton truc et voilà, il peut y avoir, au contraire, quelqu’un qui passe le soir même et qui fout une grosse affiche dessus. C’est hyper aléatoire.

Et comment tu sens du coup si t’apprends qu’une de tes œuvres a été vandalisé ?

Moi du moment que j’ai ma photo en fait je suis contente parce que je sais très bien ce qui peut arriver en fait. Donc en fait, du moment que tu sais que ton œuvre elle est éphémère, t’es prêt à cette idée là parce que tu sais que ça peut arriver. Du coup pour moi ça ne me pose pas de problème. Alors parfois, ça m’énerve plus que d’autres fois mais franchement, globalement tu fais avec parce que… Parce que tu sais que ça fait partie du jeu quoi, c’est tout quoi. Quand tu peins dans la rue tu sais que c’est dehors et la rue, elle est imprévisible.

Du coup j’ai vu que tu avais des origines hispaniques et slaves c’est ça ?

Espagnoles ouais, moitié Catalogne moitié Andalousie.

Du coup je voulais savoir si tu représentais tes origines dans ton art ou pas du tout ?

Au début c’était une manière pour moi de… Présenter mes origines c’était une manière de dire que j’ai été marquée par des cultures multiples au sein de ma propre famille et que du coup pour moi, c’est quelque chose qui est un peu naturel. Et du coup j’imagine que ça m’a influencée dans la mesure où c’est… C’était inné quoi. Dans mon patrimoine familial. Quelque part je pense que ça a une importance pour comprendre que j’en suis arrivée là aujourd’hui en fait. Que j’en suis arrivée à avoir envie de défendre ces idées dans mon travail.

Il y a d’autres artistes qui t’ont inspirée, ou qui t’inspirent aujourd’hui, dont tu admires le travail ?

Artistes en général ou street artistes ?

Les deux.

Artistes en général… Ecoute je suis en train de faire des films en ce moment, là… Je suis en train de me mettre à faire des films depuis l’été dernier, j’ai réalisé mon premier court métrage en fait là, qui se passe dans mon quartier l’été dernier… Donc du coup j’ai été influencée oui et non… J’ai découvert le cinéma de Jacques Tati dernièrement et c’est un cinéaste français qui a une touche très artistique dans ce qu’il fait et que j’aime beaucoup parce que tout est parfait quoi. Les décors, les costumes, les mimiques des personnages… Il y a un coté… Il y a une direction artistique très chiadée que j’aime beaucoup et après en terme de peinture, on va dire, pure… Je dirais que là, le dernier coup de cœur que j’ai eu là, une grosse révélation, c’est une exposition qui a eu lieu à la fondation Cartier, que des artistes congolais. Et ces derniers temps je ne sais pas pourquoi j’ai envie d’aller visiter le Congo, ce pays qui me fascine énormément, de par ses pratiques artistiques : la peinture, mais aussi la musique et aussi la sape. Je ne sais pas si tu connais le principe des sapeurs congolais ? En fait c’est toute une tradition où tu as des mecs qui dépensent des fortunes… Toute la priorité va à leurs fringues en fait ! Et ils s’habillent avec des vêtements complètement excentriques ! Genre un costard en léopard rouge avec des chaussures jaunes tu vois, ou un costard vert pomme avec des rayures turquoises, et ils ont des styles en fait, qui sont complètement excentriques et quelque part décalés par rapport au pays qui est un pays pauvre en fait, le Congo. Je trouvais ça fascinant que les mecs soient prêts à aller jusqu’au bout de leur truc, le côte extrême et jusqu’auboutiste de la démarche me plait énormément en fait, et donc du coup cette exposition qu’il y avait à la fondation Cartier c’était des peintres de peintures populaires, donc des peintres comme Chéri Samba qui est un des plus connus. En terme esthétique ça me plait énormément, mais aussi en terme de concept, parce qu’ils appellent ça de la peinture populaire. Et je trouve que finalement ça recoupe vraiment ce que je fais dans ma pratique de street art tu vois, et aussi parce que dans leurs peintures populaires ils mettent des messages. Politiques, tu vois de toutes sortes. Et du coup je trouve beaucoup de points communs avec cette pratique là donc voilà.

Tu mentionnes aussi d’autres sujets comme l’homosexualité. Pour toi elle se trouve où la frontière entre ton engagement sociopolitique et le droit des gens qui sont obligés de voir tes œuvres ?

Tu veux dire que le public pourrait sentir que j’impose quelque chose ?

Pas forcément, mais il y a forcément des gens qui ne vont pas apprécier ou ne pas être d’accord, qu’est ce que t’en penses ?

Dans ma vie personnelle je porte une moustache tous les jours depuis 2013, donc j’ai appris à me détacher du regard des gens et du jugement qu’on pouvait porter sur moi en fait. Depuis longtemps, de toute façon j’ai toujours été un peu excentrique donc ça fait longtemps que je me suis détachée du regard des gens et de la pression qu’on peut ressentir à être conforme à quelque chose de classique on va dire. Surtout en France où l’excentricité n’est pas vraiment une valeur. Donc la peinture et l’engagement que j’ai sur les murs ne relève pas d’une volonté de confrontation tu vois. Porter cette moustache je ne le fais pas pour être dans une agression ou dans une revendication militante, au contraire, je veux être dans le partage, je veux être dans le dialogue. Tu vois dès que quelqu’un me pose une question sur une peinture ou sur ma moustache, je prends le temps de lui répondre tu vois, parce que je trouve que ça fait partie du jeu que d’être publique. Que ce soit dans mon art ou dans la vie de tous les jours en fait. J’aime bien l’idée que tu peux tomber aussi sur complètement… Il peut y avoir des réactions complètements différentes en fait par rapport à ce que tu peux proposer. Il y a des gens qui vont adorer, d’autres qui ne vont pas adhérer du tout, il y en a qui vont adhérer, mais ils ne vont même pas voir que tu as peins dans la rue, enfin, il y a pas mal de situations absurdes et inattendues qu’on voit dans la rue et du coup parfois on s’attendrait à ce que telle catégorie de personnes réagisse de telle manière et en fait tu te rends compte que c’est vraiment très aléatoire. Tu peux avoir des petits vieux, une petite vieille qui va passer à côté de toi, t’es en train de peindre un truc qui parle de je ne sais quoi, la personne va s’arrêter, va te parler, va tout de suite comprendre où tu veux en venir et va être complètement d’accord avec toi et c’est une petite vieille quoi, tu vois ? Et à côté, juste derrière tu vas avoir un groupe de collégiens qui va passer et toi tu vas penser que les jeunes sont beaucoup plus ouvert au street art et en fait ils vont être là « C’est illégal de faire ça, je vais appeler la police ! » ou ils te font une blague à la con comme ça tu vois, et ils ne vont même pas s’intéresser à ton message ni au fait que t’es en train de peindre un mur qui n’a rien à voir avec du vandalisme pur et dur tu vois ! Donc t’as vraiment des ouvertures d’esprit très très très diverses en fait. C’est ça aussi qui m’intéresse et qui me fait me conforter dans cette idée qu’il y a de tout sur cette terre et que c’est ça qui est aussi intéressant parce qu’il y a aussi de l’inattendu quoi. Mais j’ai jamais eu de problème en fait avec quoi que ce soit de mon travail, ni par rapport à mon engagement, ni par rapport à, on va dire mes choix personnels, comme porter cette moustache par exemple. Parce qu’aussi je me présente comme quelqu’un de plutôt ouvert et souriant et ouvert au dialogue et souriante quoi. Si je faisais la gueule ou que je peignais des trucs tristes ou agressants, je pense que j’aurais beaucoup moins de… Je serais beaucoup plus confrontée à des réactions négatives, ou a de la confrontation quoi.

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Le site Web de Kashink est kashink.com et son Instagram est @kashink1.